Epitaphe pour un lièvre
Au temps où les buissons flambent de fleurs vermeilles,
Quand déjà le bout noir de mes longues oreilles
Se voyait par-dessus les seigles encor verts,
Dont je broutais les brins en jouant au travers,
Un jour que, fatigué, je dormais dans mon gîte,
La petits Margot me surprit. Je m'agite,
Je veux fuir. Mais j'étais si faible, si craintif !
Elle me tint dans ses deus bras : je fus captif.
Certe elle m'aimait bien, la gentille maîtresse.
Quelle bonté pour moi, que de soins, de tendresse !
Comme elle me prenait sur ses petits genoux
Et me baisait ! Combien ses baisers m'étaient doux !
Je me rappelle encor la mignonne cachette
Qu'elle m'avait bâtie auprès de sa couchette,
Pleine d'herbes, de fleurs, de soleil, de printemps,
Pour me faire oublier les champs, les libres champs.
Mais quoi ! l'herbe coupée, est-ce donc l'herbe fraîche ?
Mieux vaut l'épine au bois que les fleurs dans la crèche.
Mieux vaut l'indépendance et l'incessant péril
Que l'esclavage avec un éternel avril.
Le vague souvenir de ma première vie
M'obsédant, je sentais je ne sais quelle envie ;
J'étais triste ; et malgré Margot et sa bonté
Je suis mort dans ses bras, faute de liberté.
in La Chanson des Gueux (1876)
texte utilisé par François Truffaut dans le film Les 400 coups (1959).
site Jean Richepin |
Ballade du Roi des Gueux
Venez à moi, claquepatins,
Loqueteux, joueurs de musettes,
Clampins, loupeurs, voyous, catins,
Et marmousets, et marmousettes,
Tas de traîne-cul-les-housettes,
Race d'indépendants fougueux !
Je suis du pays dont vous êtes :
Le poète est le Roi des Gueux.
Vous que la bise des matins,
Que la pluie aux âpres sagettes,
Que les gendarmes, les mâtins,
Les coups, les fièvres, les disettes
Prennent toujours pour amusettes,
Vous dont l'habit mince et fongueux
Paraît fait de vieilles gazettes,
Le poète est le Roi des Gueux.
Vous que le chaud soleil a teints,
Hurlubiers dont les peau bisettes
Ressemblent à l'or des gratins,
Gouges au front plein de frisettes,
Momignards nus sans chemisettes,
Vieux à l'oeil cave, au nez rugueux,
Au menton en casse-noisettes,
Le poète est le Roi des Gueux.
ENVOI
Ô Gueux, mes sujets, mes sujettes,
Je serai votre maître queux.
Tu vivras, monde qui végètes !
Le poète est le Roi des Gueux. |