Barbe bleue, espoir des femmes

de Dea Loher

Mise en scène de Michel Raskine
Avec Sophie Cattani, Sarah Fourage, Marie Guittier, Dominique Pinon

Dans le conte de Charles Perrault, Barbe-Bleue tue ses femmes pour leur curiosité. Chez Dea Loher, il est vendeur de chaussures pour dames et tue les femmes parce qu'elles cherchent un amour "au-delà de toute mesure "
Henri Barbe-Bleue est un homme insignifiant, banal, vendeur de chaussures. Après avoir fait la rencontre bouleversante d’une jeune femme -Juliette - qui se donne la mort sous ses yeux, Barbe-Bleue se met à assassiner toutes les femmes qu’il rencontre : soit parce qu’elles le lui demandent, soit parce qu’elles ne lui laissaient pas d’autre choix. Dans cette adaptation de
Dea Loher, pas de "Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?", ni même de frères arrivant au bon moment pour délivrer la jeune femme d’une mort certaine. Ici, c’est l’aveugle, dernière jeune femme rencontrée par Barbe-Bleue, qui se libère tout seule et par là-même libère toutes les femmes, en mettant fin à la carrière d’assassin de Barbe-Bleue. En l’égorgeant, elle est celle qui redonne espoir aux femmes, et à l’amour. Car il n’est question que d’amour : l’amour s’explique t-il, se dit-il ? Comment ?
Michel Raskine signe ici une mise en scène riche et soignée, débordante d’effets plus ingénieux les uns que les autres : au premier plan, le château miniature de Barbe-Bleue. Sur scène, une série de portes fait face aux spectateurs. Elles rappellent les nombreuses portes du Château de Barbe-Bleue. Est-il utile de rappeler que Barbe-Bleue dans le Conte de Perrault, prétextant un voyage, laisse sa nouvelle épouse seule. La poussant à la tentation, il lui remet un trousseau de clefs et l’autorise à ouvrir toutes les portes, sauf celle du petit cabinet. On ne connaît que trop bien la fin de cette histoire : la jeune femme, poussée par la curiosité, ouvre la porte du cabinet et découvre le corps des anciennes femmes de Barbe-Bleue, baignant dans leur sang.
Dans cette mise en scène, chaque porte est ouverte, incitant Barbe-Bleue, et par là-même le spectateur à entrer dans différents univers dans l’intimité de différentes femmes. Des lumières ici et là viennent parfaire les atmosphères et un affichage électronique indique le nom et présente chacune des femmes que Barbe-Bleue rencontre. Plaisir des yeux donc, que le jeu des comédiens ne vient pas gâcher.
De la jeune fille ingénue qui aime "au-delà de toute mesure" et qui, telle la Juliette de
Shakespeare, se donne la mort en buvant un liquide douteux, en passant par la prostituée, l’amie, l’insomniaque et l’aveugle, les trois comédiennes sont vraiment époustouflantes et c’est sans peine qu’elles nous entraînent dans leur monde.
Dominique Pinon – que l’on a déjà vu dans des films tels que Delicatessen, La cité des enfants perdus, Le fabuleux destin d’Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet ou encore En souvenir des belles choses de Zabou Breitman -, s’est également beaucoup illustré au théâtre : Six personnages en quêtes d’auteur de
Pirandello, L’été de Romain Weingarten, Le songe d’une nuit d’été de Shakespeare… Dans cette pièce, il nous donne à voir un Barbe-Bleue sombre, sanglant, brutal mais néanmoins attachant, et humain. S’est-il inspiré de Gilles de Rai (personnage qui avait inspiré le Conte de Barbe-Bleue et qui fut condamné et brûlé en 1440 pour hérésie, crimes contre nature et apostasie), toujours est-il qu’il sait osciller entre monstruosité et humanité. Cependant, alors que le prologue est une vraie comédie (les comédiens nous racontent le conte de Barbe-Bleue, le miment et le vivent, et ce, de façon absolument hilarante sans pour autant changer un seul des mots de Perrault), le spectateur peut paraître surpris du décalage lorsque la pièce débute. En effet, cette première partie laissait présager une suite plus comique.

Bien que la pièce ne soit pas dépourvue d’humour (il n’y a qu’à écouter le monologue de l’aveugle nous racontant son dépucelage), les femmes se font tout de même assassiner sous nos yeux de façon cruellement réaliste. Mais cette violence est vite effacée par la subite présence d’une autre femme, donc d’une nouvelle histoire, ou par les allers-venues de l’aveugle. Malgré quelques petites longueurs, on passe une très bonne soirée.

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