Tartuffe (1664-1667)
de Molière (1622-1673) |
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Molière a choisi de représenter sur la scène une sorte d’homme d’Église qui s’introduit dans la famille sous couleur de religion pour en mettre le chef sous tutelle, en courtiser la femme, en épouser la fille, en détourner le bien à son profit. Le personnage que copie un tel hypocrite est bien connu au XVIIe siècle : son importante fonction s’appelle la « direction de conscience ». Différent de celui du confesseur à qui l’on avoue ses pêchés en vue d’en obtenir l’absolution, le rôle du « directeur » est en principe d’aider le pénitent ou la pénitente à ne pas en commettre, à lui montrer le droit chemin du salut, à y rentrer s’il en est sorti, dans tous les cas à devenir meilleur. [...] Louis XIV s’inquiétait de la puissance des directeurs de conscience sur l’esprit de certains dirigés. Il était par principe hostile à toute autorité qui n’était pas ordonnée selon une hiérarchie codifiée. Puisque les dévots voulaient faire pression sur la société, sur la cour, et même sur la politique, au nom de la dévotion, le mieux était de montrer les méfaits que pouvaient causer non pas l’inattaquable dévotion, mais sa déviation hypocrite chez ceux qui auraient dû se montrer d’autant plus inattaquables qu’ils prétendaient influencer les autres en dirigeant leurs consciences. ROGER DUCHÊNE, Braunschweig et son équipe ont un talent sans pareil pour extraire la moelle la plus actuelle des grands classiques. La célèbre pièce de Molière (écrite entre 1664 et 1667) était une machine de guerre contre les (faux) dévots et contre l’hypocrisie. Mais plus encore contre l’aveuglement qui pousse une partie de l’humanité à se mettre, de manière volontaire, sous la coupe de «directeurs de conscience», comme l’on disait alors, ou de gourous, comme l’on dirait aujourd’hui, de tout poil. En ces temps de retour des intégrismes religieux, le Tartuffe revient fréquemment sur le devant de la scène, mais parfois de manière un peu caricaturale. Ce n’est pas le cas ici. En recentrant la pièce sur Orgon (que jouait Molière lui-même, et que Braunschweig fait jouer par son acteurfétiche, Claude Duparfait), le metteur en scène renverse la perspective. Ce qu’il creuse de manière passionnante, plus que le fanatisme du discours de Tartuffe et son hypocrisie, c’est le désir d’Orgon, et ce qu’il recouvre. Ce désir de croire en un homme providentiel, qui amène à ne plus savoir «du faux avec le vrai faire la différence», et vous fait tenir un illusionniste pour le détenteur d’une vérité salvatrice. L’Orgon remarquablement humain, fragile, torturé,de Claude Duparfait est un homme qui cache son corps derrière sa barbe, ses lunettes, son strict costume gris et son pull à col roulé blanc. Armé de son grand crucifix de bois, il semble se défendre de l’agression que représente pour lui la sensualité de sa jeune épouse, Elmire, de sa servante, Dorine, et de ses enfants. À l’image de l’étonnant décor conçu par Braunschweig, [...] ce Tartuffe est l’histoire d’un homme, Orgon, qui voit sa vie partir en morceaux au fur et à mesure qu’il croit la bien mener sous la conduite de son «maître». [...] Ce n’est pas nouveau,mais c’est toujours à redécouvrir : rire, selon Molière, c’est être libre. FABIENNE DARGE, Présentation par Stéphane Braunschweig
Les grands textes du répertoire nous permettent d’approfondir la recherche sur l’acteur et le groupe. Comme Tchekhov et Gorki, Molière est une formidable matière de travail. Dans Tartuffe, la rigueur des alexandrins, ainsi que les situations à jouer, construisent un faisceau de contraintes à travers lesquelles l’acteur et le metteur en scène doivent travailler à trouver leur liberté. L’étude de Tartuffe s’inscrit donc dans la droite ligne du travail que nous menons depuis de nombreuses années avec les acteurs piliers de la compagnie. Derrière la farce et la bouffonnerie du texte, il y a dans Tartuffe l’expression de passions humaines puissantes : jalousie, désir, haine, amour du pouvoir sont à l’oeuvre au sein d’une même famille. La famille est un champ de bataille, un champ de guerre, où stratégie, ruse, attaques soudaines et coup d’éclats se succèdent. C’est dans ce paysage qu’apparaît Tartuffe, manipulant qui veut bien être manipulé, lui-même manipulé par ceux qu’il croit avoir en son pouvoir. Sa présence comble les vides, exprime les non-dits et révèle les antagonismes. Tartuffe n’existe pas sans cette famille, et cette famille a besoin de lui pour résoudre sa propre entropie. En une seule journée, la dernière de Tartuffe, des tensions exacerbées explosent au visage du spectateur. Derrière la farce et la bouffonnerie, donc, quelque chose de plus humainement banal, de plus quotidien, de plus réel, pointe son nez. Le passage de cet homme sans nom laisse chacun désemparé face à une vie nouvelle, dans laquelle nous pressentons qu’aucun masque, aucun travestissement ne sera plus possible. L’intérêt des grandes pièces de théâtre, connues de tous, c’est que l’on ne passe pas l’essentiel de son temps à se demander ce qui va se passer. On le sait, et on peut s’attacher à étudier comment cela arrive, comment cela se passe. Eric Lacascade |
Tartuffe en bande-dessinée à feuilleter
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