Léonce & Léna

de Georg Büchner (1813-1837)

Léonce et Léna par Árpád Schilling

"Un tapis, deux bancs, quelques bougies, deux marionnettes et sept acteurs pour un théâtre intime au service d'un auteur : Georg Büchner." C'est ainsi que le "Léonce et Léna" actuellement mis en scène par Árpád Schilling à la mc93 peut être décrit, à ce détail près qu'il faudrait rajouter à ce décor épuré le jeu subtil des comédiens du Kretakor et la fulgurante beauté du texte.

Une histoire d'amour sur fond de bouffonnerie de cour, un conte de jeunesse où deux amants solitaires viennent défier l'ordre immuable du passage de vie à chaos, d' obéissance à loi. Poème dramatique et conte de fées écrit par un Georg Büchner âgé de 22 ans à peine, Léonce et Léna est d'une prose lyrique à classer du côté des très grands : les Conte d'hiver de Shakespeare, le Partage de Midi de Claudel, les Illuminations de Rimbaud. Il y a donc la poésie et la langue mirifiques de Büchner.

Avec un génie de la mise en scène et de la conversation textuelle, Árpád Schilling a surtout imaginé des téléscopages féconds avec quelques uns de ces poètes, dont Shakespeare et les grands romantiques William Blake et Heinrich Heine. Servi par la prosodie claire et mystérieusement chantante du hongrois dans lequel est interprété la pièce, le dialogue amoureux en est médusant de beauté.

Surtout, les comédiens, excellents, ne se départissent jamais de leur art de la représentation théâtrale : tour à tour bouffons, parodiques, burlesques, cabotins ou transis, ils virevoltent d'un registre à l'autre, interpellent le spectateur, jouent la comédie et le drame, sont tour à tour danseurs, mimes, acrobates et musiciens avec une même et égale liberté, avec une incroyable attention au texte et une phénoménale agilité : ni virtuoses, ni sublimes, simplement acteurs, magnifiquement félins. C'est drôle, fécond, enlevé. Au registre des facéties, il n'a qu'à citer ce jeu burlesque où roi, conseiller et courtisane miment l'obédience à l'étiquette royale en se curant copieusement le nez : Etre réellement drôle, jouer des tours et des détours de la logique et de l'argumentation dans une telle posture absurde, cela demande un détachement et une liberté inouïs.

Il se passe quelque chose de félin et d'instinctif, d'humble et de cérémonieux sur ce petit carré persan : du chant, de la musique, des abysses profonds, des murmures, des mots perçants, et une rencontre avec le public vaste comme l'humanité.

Arnaud Jacob

Léonce et Léna par Gilles Bouillon

Un prince et une princesse, deux royaumes et un joyeux chassé-croisé amoureux… Mais sous le masque de la comédie légère, loin du conte de fées, Büchner règle ses comptes avec le romantisme et l'idéalisme, avec l'absurdité du monde autant qu'avec les illusions de sa propre jeunesse. Un conte drolatique pour enfants terribles…
C'est le matin d'un jour de noces. À la cour du roi Pierre on attend les fiancés. Le jeune prince Léonce doit épouser la jeune princesse Léna… Mais le prince a disparu, la princesse est en fuite. Lui ne veut pas rentrer dans le rang, elle refuse une union pour raison d'état. Maître hasard faisant bien les choses, leur fugue et leur destin vont pourtant se croiser, non sans passer par une kyrielle de mésaventures, entre rêve et réalité, le temps d'un nocturne fantasque où se tissent le désir d'amour et le désir de mort. Ouf ! Happy end, les voilà amoureux ! Léonce et Léna vont finir par se ranger à la place qui leur était assignée, et se marier… en effigie. Prisonniers d'un univers d'automates et en proie à un inconsolable dégoût de vivre, les personnages de Léonce et Léna ressemblent étrangement aux jeunes gens de notre époque « post-moderne… »
Comédie d'amour ? « Oui, répond Gilles Bouillon, mais les apparences sont trompeuses. Sous le masque de la comédie souriante, Büchner dénonce la comédie du pouvoir, le spectacle que la société se donne à elle-même, la représentation que ceux qui gouvernent voudraient faire prendre pour la réalité. Léonce et Léna n'est pas un conte de fées, poursuit-il. Ou alors désenchanté, croqué au vitriol, hanté par la perspective de la folie. Un songe noir. Entre livres et scalpel. »
Masques, pantins, marionnettes, accessoires cocasses… Dans une scénographie baroque placée sous le signe de l'impossible adieu à l'enfance, Gilles Bouillon nous plonge dans l'univers onirique de Büchner où le dérisoire et le politiquement incorrect côtoient la poésie naturelle des choses de la vie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  retour