Milan Kundera

(1929-

Né le 1er avril à Brno, en Moravie Tchéquie, ex-Tchécoslovaquie

Romans et nouvelles

1967 : La Plaisanterie (Žert)
1968 : Risibles amours (Směšné lásky) – Nouvelles
1973 : La Vie est ailleurs (Život je jinde)
1976 : La Valse aux adieux (Valčík na rozloučenou)
1978 : Le Livre du rire et de l’oubli (Kniha smíchu a zapomnění)
1984 : L’Insoutenable légèreté de l’être (Nesnesitelná lehkost bytí)
1990 : L’Immortalité (Nesmrtelnost)
1995 : La Lenteur
1997 : L’Identité
2003 : L’Ignorance

 

Théâtre

1981 : Jacques et son maître, hommage à Denis Diderot, créée à Paris en 1984.
1962 : la pièce Les Propriétaires des clés, œuvre reniée par la suite.

 

Essai

1986 : L’Art du roman
1993 : Les Testaments trahis
1993 : D’en bas tu humeras des roses, illustrations d’Ernest Breleur
2005 : Le Rideau

Il grandit dans un milieu où l’art et la culture sont prépondérants. Son père Ludvík Kundera (1891-1971), célèbre musicologue et pianiste tchèque, directeur de l’académie musicale de Brno lui apprend très tôt le piano. Il met à profit cet apprentissage lorsque, exclu du parti communiste, il doit vivre de petits boulots, notamment comme pianiste de jazz. La musique influence son œuvre et sa vie, mais pas seulement : son cousin Ludvik Kundera par exemple est un poète célèbre.
À partir de 1948, Kundera entame des études de littérature et d’esthétique à la Faculté des Arts, mais il change de direction après deux trimestres et s’inscrit à l’école supérieure de cinéma de Prague (la célèbre FAMU). Il termine ses études en 1952, non sans avoir dû les interrompre quelque temps suite à des « agissements contre le pouvoir » qui l’exclurent du parti communiste. Ce n’est qu’en 1956 qu’il est réintégré, mais il en sera définitivement exclu en 1970.

"Ainsi, après bien des années, je me retrouvais chez moi. Debout sur la grand-place (qu'enfant, puis gamin, puis jeune homme, j'avais mille fois traversée), je ne ressentais nulle émotion ; au contraire, je pensais que cet espace dont le beffroi (semblable à un reître sous son heaume) surplombe les toits rappelait le vaste terrain d'exercice d'une caserne, et que le passé militaire de cette ville de Moravie, jadis rempart contre les raids des Magyars et des Turcs, avait imprimé sur sa face la marque d'une irrévocable hideur.
Des années durant, rien ne m'avait attiré vers ma ville natale ; je me disais qu'elle m'était devenue indifférente, et cela me paraissait naturel : depuis quinze ans déjà je vis ailleurs, je n'ai plus ici que quelques connaissances, voire des copains (que je préfère du reste éviter), ma mère est enterrée dans une tombe étrangère dont je ne m'occupe pas. Mais je m'abusais : ce que j'appelais indifférence était en fait de la rancune ; les raisons m'en échappaient, car il m'était arrivé des choses bonnes ou mauvaises dans cette ville comme dans toutes les autres, en tout cas cette rancune était là ; j'en avais pris conscience à l'occasion de mon voyage : la tâche qui m'amenait ici, j'aurais pu, tout compte fait, l'accomplir aussi bien à Prague, mais j'avais été soudain irrésistiblement attiré par l'occasion offerte de l'exécuter dans ma ville natale justement parce qu'il s'agissait d'une tâche cynique et terre à terre qui, avec dérision, m'acquittait du soupçon de revenir ici sous l'effet d'un mièvre attendrissement sur le temps perdu.", in
La Plaisanterie (1967)

1981 : il obtient la nationalité française.
Il reçoit le prix Médicis étranger en 1973 (pour son roman La vie est ailleurs), le Prix de Jérusalem en 1985, le Prix Aujourd’hui en 1993 (pour son essai Les Testaments trahis), le Prix Herder en 2000 et le Grand prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre en 2001.

Période tchèque
Son premier livre, L’Homme, ce vaste jardin (1953) est un recueil de poèmes lyriques dans lequel Kundera essaie d’adopter une attitude critique face à la littérature dite de « réalisme socialiste », mais ne le fait qu’en se positionnant du point de vue marxiste.
Quelques années plus tard, il publie Le dernier mai (1955), une pièce politique consistant en un hommage à Julius Fučík, un héros de la résistance communiste contre l’occupation nazie en Tchécoslovaquie pendant la Seconde Guerre mondiale.
Suit en 1957, Monologues, une collection de poèmes dans lequel Kundera rejette la propagande politique et accentue l’importance de l’authentique expérience humaine. C’est un livre de poésies d’amour, d’inspiration rationnelle et intellectuelle.
Fin des années 1950 et début 60, dans la Tchécoslovaquie communiste, Kundera est très connu et apprécié. Il donne un souffle libérateur à la littérature officielle tchèque sous le « réalisme socialiste ». Mais dans la seconde moitié des années 1960, un besoin de liberté se fait sentir parmi les écrivains et intellectuels tchèques.
Au 4e Congrès des écrivains tchèques (juin 1967) les écrivains sont, pour la première fois, en désaccord total avec la ligne de conduite des dirigeants du parti. Kundera devient la figure de proue de ce mouvement pour la liberté. Le discours qu’il tient à ce congrès fait époque dans l’histoire de l’indépendance de la pensée autocritique tchèque.
Déçu par le communisme, il développe dans La Plaisanterie (1967) un thème majeur de ses écrits : il est impossible de comprendre et contrôler la réalité. C’est dans l’atmosphère de liberté du Printemps de Prague qu’il écrit Risibles amours (1968). Deux œuvres vues comme des messagers de l’antitotalitarisme.
"Oui,j'y voyais clair soudain : la plupart des gens s'adonnent au mirage d'une double croyance : ils croient à la pérennité de la mémoire (des hommes, des choses, des actes, des nations) et à la possibilité de réparer (des actes, des erreurs, des péchés, des torts). L'une est aussi fausse que l'autre. La vérité se situe juste à l'opposé : tout sera oublié et rien ne sera réparé. Le rôle de la réparation (et par la vengeance et par le pardon) sera tenu par l'oubli. Personne ne réparera les torts commis, mais tous les torts seront oubliés.", in La Plaisanterie (1967)
Risibles amours est composé de plusieurs petits textes qui parlent des relations intimes humaines et à travers cela du dysfonctionnement de la parole, thème qui apparaît dans toutes les œuvres matures de Kundera. Il analyse les thèmes de l’identité, de l’authenticité et du phénomène de l’illusion (comment les faits changent de manière insaisissable en leur contraire). La plupart des histoires se déroulent dans la société tchèque du stalinisme tardif et témoignent de la réalité de cette époque.
L’invasion soviétique en 1968 met fin à cette période de liberté d’expression des médias et plonge le pays dans le néo-stalinisme pur et dur. Cette atmosphère resta inchangée jusqu’à la chute du communisme en Tchécoslovaquie en 1989. Dans ce climat froid, son militantisme en faveur de l’indépendance et de la liberté de la culture lui coûta son poste d’enseignant à l’Institut Cinématographique de Prague ; ses livres sont retirés des librairies et il lui est interdit de publier.
La vie est ailleurs est une forme de catharsis pour Kundera, il se confronte à son passé de communiste, sa place en tant qu’artiste.... et il s’en libère.
L’ambiance de La Valse aux adieux, supposé être son dernier roman (le titre original était Épilogue), est influencée par le régime aride qui régnait en Tchécoslovaquie après l’invasion de l’URSS. Pas question de politique dans ce livre. La situation étouffante qui règne en dehors du monde de la fiction n’apparaît dans le récit que de manière occasionnelle.

Période française
En 1975, il quitte, avec sa femme Véra, la Tchécoslovaquie pour la France où il enseigne d’abord à l’université de Rennes 2 et par la suite à l’Ecole des Hautes Etudes des Sciences Sociales à Paris. La nationalité tchécoslovaque lui a été retiré en 1979 et il s’est donc fait naturaliser français. Boris Livitnof nous éclaire, dans son article Milan Kundera : la dérision et la pitié, sur la manière d’agir du gouvernement tchèque :
« Non point que Kundera fût un ennemi du régime socialiste, mais sa manière de penser et d’écrire y est jugée hautement subversive. On a donc laissé partir l’auteur pour enseigner dans une université française (…) »
Ou encore :
« Ce n’est pas l’écrivain qui tourne le dos à son pays. Mais c’est son pays qui met l’écrivain hors-la-loi, l’oblige à la clandestinité et le pousse au martyre »
Aussi absurde que cela puisse paraître, le fait qu’il soit interdit de publication dans son pays lui procure un sentiment de liberté. Pour la première fois de sa vie il peut écrire librement, la censure n’existant plus. Sachant que dès lors il n’écrit que pour des traducteurs (son œuvre ne pouvant plus être publiée dans son pays d’origine), son langage se trouve radicalement simplifié.

La langue française maîtrisée, Kundera se lance dans la correction des traductions de ses livres, tâche qui lui prend beaucoup de temps. Dans La Plaisanterie, note de l’auteur, il explique l’importance et la raison qui le poussent à réagir de cette manière :
« Un jour, en 1979, Alain Finkielkraut m’a longuement interviewé pour le Corriere della sera : "Votre style, fleuri et baroque dans La Plaisanterie, est devenu dépouillé et limpide dans vos livres suivants. Pourquoi ce changement ?"
Quoi ? Mon style fleuri et baroque ? Ainsi ai-je lu pour la première fois la version française de La Plaisanterie. (Jusqu’alors je n’avais pas l’habitude de lire et de contrôler mes traductions ; aujourd’hui, hélas, je consacre à cette activité sisyphesque presque plus de temps qu’à l’écriture elle-même.)
Je fus stupéfait. Surtout à partir du deuxième quart, le traducteur (ah non, ce n’était pas François Kérel, qui, lui, s’est occupé de mes livres suivants !) n’a pas traduit le roman ; il l’a réécrit :
Il y a introduit une centaine (oui !) de métaphores embellisantes (chez moi : le ciel était bleu ; chez lui : sous un ciel de pervenche octobre hissait son pavois fastueux ; chez moi : les arbres étaient colorés ; chez lui : aux arbres foisonnait une polyphonie de tons ; chez moi : elle commença à battre l’air furieusement autour d’elle ; chez lui : ses poings se déchaînèrent en moulin à vent frénétique (…).
Oui, aujourd’hui encore, j’en suis malheureux. Penser que pendant douze ans, dans nombreuses réimpressions, La Plaisanterie, s’exhibait en France dans cet affublement !… Deux mois durant, avec Claude Courtot, j’ai retravaillé la traduction. La nouvelle version (entièrement révisée par Claude Courtot et l’auteur) a paru en 1980.
Quatre ans plus tard, j’ai relu cette version révisée. J’ai trouvé parfait tout ce que nous avions changé et corrigé. Mais, hélas, j’ai découvert combien d’affectations, de tournures tarabiscotées, d’inexactitudes, d’obscurités et d’outrances m’avaient échappé !
En effet, à l’époque, ma connaissance du français n’était pas assez subtile et Claude Courtot (qui ne connaît pas le tchèque) n’avait pu redresser le texte qu’aux endroits que je lui avais indiqués. Je viens donc de passer à nouveau quelques mois surLa Plaisanterie

Durant ses premières années en France Milan Kundera soutenait qu’il avait dit tout ce qu’il avait à dire et qu’il n’écrirait plus de romans.
Il se passe six ans avant que Le Livre du rire et de l’oubli (achevé en 1978 et publié en 1979) ne voie le jour. Ce qui différencie ce livre de ceux écrits précédemment c’est l’angle de vue. Dans ce livre, Kundera réexamine son passé communiste et le dénonce à travers des thèmes comme l’oubli (à l’Est les gens sont poussés à oublier par les autorités tandis qu’à l’Ouest ils oublient de leur propre initiative) ou l’idéal de créer une société communiste mais cette fois d’un point de vue externe, « de l’Ouest ».

C’est en 1978 qu’il s’installe à Paris. Il termine L’Insoutenable légèreté de l’être en 1982 (publiée en 1984), lequel est son roman le plus connu. Avec ce livre Kundera devient un auteur reconnu mondialement, surtout après la sortie du film, réalisé par Philip Kaufman en 1988.
Dans L’Insoutenable Légèreté de l’être, l’auteur étudie le mythe nietzschéen de l’éternel retour. Il se concentre sur le fait que l’Homme ne vit qu’une fois, sa vie ne se répète pas et donc il ne peut corriger ses erreurs. Et puisque la vie est unique, l’homme préfère la vivre dans la légèreté, dans un manque absolu de responsabilités. Il introduit aussi sa définition du kitsch, c’est-à-dire ce qui nie les côtés laids de la vie et n’accepte pas la mort : « Le kitsch est la négation de la merde » (il s’agit en somme de toute idéologie : kitsch catholique, protestant, juif, communiste, fasciste, démocratique, féministe, européen, américain, national, international, etc.).
L’Immortalité est publiée en 1990. Ce roman se présente comme une méditation sur le statut de l’écrit dans le monde moderne où domine l’image. Il dénonce la tendance contemporaine à rendre toute chose superficielle, facilement digérable. Kundera réagit face à cette attitude en construisant délibérément ses récits de manière qu’ils ne puissent être résumés facilement.
En 1993, Milan Kundera termine son premier roman écrit en français, La Lenteur (publié en 1995). Il continue, ici, ce qu’il avait commencé avec L’Immortalité, une critique de la civilisation de l’ouest de l’Europe. Kundera compare la notion de lenteur, associée à la sensualité dans le passé mais aussi un acte qui favorise la mémoire, à l’obsession de vitesse du monde contemporain.
L’Identité (achevé en 1995, publié en 1998) est le deuxième roman que Kundera écrit directement en français. Tout comme La Lenteur, L’Identité est une œuvre de maturité. Ce roman est un roman d’amour. Il rend hommage à l’amour authentique, à sa valeur face au monde contemporain. Le seul qui puisse nous protéger d’un monde hostile et primitif.
L’Ignorance (publié d’abord en espagnol en 2000, en français en 2003) : à partir du deuxième livre, on parlait déjà d’un « cycle français » dans l’œuvre de Kundera, d’un « second cycle ». Cette fois c’est confirmé. La même forme se trouve dans les trois romans : moins de pages, un nombre réduit de personnages, néanmoins on retrouve l’écriture dense et profonde du « cycle » précédent. Ce roman parle du retour impossible (dans son pays d’origine). On retrouve une continuité dans les thèmes utilisés auparavant et ceux employés dans ce livre. L’auteur examine inlassablement l’expérience humaine et ses paradoxes. Le malentendu amoureux en est le canon.
Milan Kundera a écrit aussi dans la revue littéraire L’Atelier du Roman, dirigé par Lakis Proguidis et publié actuellement par Flammarion et Boréal.

Kundera est quelqu’un de très privé. Il garde les détails de sa vie privée comme un secret « qui ne regarde que lui ». Depuis 1985 il n’accorde plus d’entretiens, mais accepte de répondre par écrit. Toute information à propos de sa vie privée est scrupuleusement contrôlée par lui. Sa biographie officielle dans les éditions françaises se résume à deux phrases : « Milan Kundera est né en Tchécoslovaquie. En 1975 il s’installe en France

Idées
L’histoire du roman européen (roman né en Europe avec
Rabelais et Cervantès) est l’histoire de l’exploration de l’existence humaine. Au moment où la science s’autonomise pour analyser les choses de l’extérieur, sans les habiter (l’« oubli de l’être », selon la formule de Heidegger), arrive le roman pour explorer le « monde de la vie » (Lebenswelt) comme on cartographie une région. L’histoire du roman est une succession de tentatives de saisir le moi, l’identité humaine (par les actes, la psychologie, les possibilités...).
Ainsi, Rabelais et Cervantès étudient l’homme à partir de ses actions et de l’aventure ; Richardson initie le roman psychologique ; Balzac étudie l’homme dans l’histoire et la société ; Tolstoï montre l’irrationalité de l’âme humaine ; Flaubert se concentre sur la quotidienneté et l’ennui ; Proust sur l’insaisissable instant passé ; Joyce sur l’insaisissable instant présent ; Kafka, quant à lui, montre ce que sont devenues les possibilités de vie dans le monde contemporain.
Milan Kundera a également été beaucoup influencé par ce que lui même appelle le « grand roman d’Europe Centrale »: dans ses essais, il aime ainsi à commenter les œuvres de Hermann Broch (Les Somnambules) et de Robert Musil (L’Homme sans qualités)
A la fin de cette évolution se trouvent les paradoxes terminaux du XXe siècle, dus aux bouleversements multiples qui secouent celui-ci.
Le progrès à l’œuvre dans l’histoire du roman européen n’est donc pas une amélioration d’une analyse précédente mais plutôt la découverte de nouvelles possibilités existentielles.

Ainsi, la seule « morale » du roman serait la connaissance, le distinguant de la philosophie qui, abstraite (alors que le roman étudie toujours des situations concrètes), apporte un jugement. Le roman suspend ce jugement en montrant des faits susceptibles d’être interprétés et jugés diversement.

retour