Hamlet

(1600)

de William Shakespeare (1564-1616)

mise en scène Nikolaï Kolyada, 2010

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Nikolaï Kolyada est révélé en 2009 par le Festival Passages (organisé à Nancy par le Théâtre de la Manufacture), où sa troupe présentait un Gogol et deux Shakespeare, Kolyada, 55 ans, compte à son actif plusieurs décennies de théâtre et près d’une centaine de pièces. A quinze ans, il entre à l’école d’art dramatique d’Ekaterinbourg ; à dix-sept, il obtient un grand rôle pour la première fois ; à vingt-quatre, il est exclu de la troupe pour ivrognerie ; à trente, il écrit un premier texte pour la scène, aussitôt programmé dans deux cents théâtres. “Une pluie d’or est tombée sur moi. J’ai cessé de boire…” En 2001, Kolyada fonde sa propre compagnie, monte ses spectacles dans un sous-sol du centre-ville. Cinq ans après, la mafia le plastique, pour faire main basse sur le local et y créer un restaurant. Mais il en faut plus pour décourager un tel homme, fédérateur d’une troupe magnifique engagée sans réserve à ses côtés, et qui ne peut concevoir le théâtre que comme expérience vitale, concrète, au plus près des paysages, des matériaux, des atmosphères de la Russie d’aujourd’hui. “On dit que je représente l’avant-garde,” confie Kolyada, “mais non, je représente le théâtre russe.” Son art, dont on a pu écrire qu’il est “pauvre en moyens, riche en images”, tire un surcroît de force de son manque de ressources. Kolyadasature la scène d’éléments empruntés à ses promenades dans les quartiers d’Ekaterinbourg ou au marché Chartachki. A ses éventaires, il puise des cuvettes métalliques, des tissus kitsch qu’il pendra à des pinces à linge, des colliers de chien qu’il métamorphosera en bijoux, voire en couronnes. Et devant ses détritus – conserves de nourriture pour chat, déchets de boucherie, sacs plastique –, loin de détourner le regard, il prend le temps d’observer, de réfléchir, de laisser monter en lui les idées comme autant de chances de saisir ce que charrie le monde tel qu’il est : “ici il n’y a pas d’atelier, pas d’argent, on travaille avec ce qu’on trouve. J’aime bien mettre sur scène ce qu’on trouve dans les poubelles… Si c’est Nabokov qui regarde cela il peut en dire la beauté. C’est ce que j’essaie de faire : dire la beauté des poubelles.” Son Hamlet en tire l’énergie d’une fête païenne, d’un rituel soustrait au temps historique. Avec Kolyada, la profération redevient urgente, essentielle. Le texte de Shakespeare est chanté, mâché, psalmodié par des acteurs d’une belle sauvagerie, qui le triturent comme sont lacérées les pauvres toiles qui pendent aux murs. Parfois, un personnage puise dans un seau un bouchon de liège qu’il se met en bouche avant de le transmettre à son voisin dans un baiser… Vitesse, mélange, contagion président à ce festin impur où le metteur en scène lui-même, travesti en ange dérisoire, joue le rôle du Spectre venu soulever le corps nu d’Ophélie, tandis que son acteur fétiche, Oleg Yagodine, confère au “doux prince” sans repos la beauté viscontienne de son visage et de son corps.

 
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