Le Songe d'une nuit d'été

(1594-1595 ? - 1600)

de William Shakespeare (1564-1616)

mise en scène Krzysztof Warlikowski, 2003

cliquer pour agrandir

Krzysztof Warlikowski – […] Je suis certain qu’entre les quatre jeunes héros de la pièce il y avait auparavant d’autres relations. Ce n’est pas un monde de premières amourettes naïves. C’est déjà un jeu d’exploitations exacerbées. Dès le début ce sont des gens d’aujourd’hui qui commencent à vivre ensemble très tôt et dont l’amour ou la dépendance sont tout de suite mêlés au sexe. Si quelqu’un veut être le chien d’autrui, il doit en savoir beaucoup sur les sentiments et le sexe pour descendre si bas dans l’humiliation et le sacrifice.
Certains mots n’appartiennent pas à la sphère du comique ou du conventionnel et il est facile de les omettre. Nous ne prêtons pas attention à ces mots car nous vivons dans les souvenirs de mises en scène ou de lectures du Songe d’une nuit d’été comme celle que j’ai achetée en France. Elle semble tout à fait correcte, c’est une nouvelle édition, précédée de l’introduction d’un philologue, un savant qui écrit que c’est la plus paisible sans doute des comédies de
Shakespeare. Ce que quelqu’un écrit ou dit de fort est vite oublié et noyé dans la paresse intellectuelle. Nous ne sommes pas capables de traiter Shakespeare de façon existentielle ; nous nous satisfaisons des conventions au lieu de les repenser. (1)

P. G. – A quoi sert le récit des artisans et leur représentation théâtrale dans Le Songe d’une nuit d’été ? Devons-nous y chercher la pureté, la vérité et un certain espoir ?
K. W. – Parfois, on a l’impression que ce qui se passe entre les artisans est la narration principale. Leurs scènes traversent le drame comme dans un rêve. Leur spectacle est aussi un lien unissant les deux réalités, c’est-à-dire celle de la cour et celle des artisans. Les artisans jouent pour la cour, c’est-à-dire qu’ils existent dans la même réalité que la cour. Mais pour le metteur en scène, leur spectacle pose un autre problème :est-ce que le spectacle que je présente est un spectacle sur la présentation d’un autre spectacle. (2)

P. G. – Les garçons-artisans devaient adhérer à ce théâtre, vaincre leurs doutes et leur aversion typiques pour des jeunes gens pour qui le théâtre est une chose ennuyeuse, tout juste bonne pour les vieux.
K. W. – Et ils avaient sans doute raison, car le théâtre qu’ils ont préparé n’a pas plu au public de Nice. Sont venus des vieux qui cherchaient une distraction culturelle, un public d’abonnés. Ils ont considéré que mon spectacle n’appartenait pas à la culture. Ils sont partis outrés : le restaurateur, la propriétaire de boutique de lingerie, la bouchère, la charcutière. L’élite de Nice. Ensuite sont venus les étudiants. Nous avons rajeuni le public pendant deux semaines de représentation.
P. G. – D’accord, mais pourquoi ce théâtre dans le théâtre, quel est son rôle ?
K. W. – La cour et les jeunes époux doivent s’y retrouver. La représentation doit réveiller ce qui est atténuer par l’explication qui dit que tout ce qui s’est passé n’était qu’un rêve. Nous traversons un cauchemar comme les trois couples passent par un cauchemar ; l’un en traverse même un double sous d’autres noms. Puis nous nous réveillons en nous disant : c’était la nuit, tout était irréel, cela ne pouvait être qu’une illusion, cela avait une autre couleur. Maintenant nous revenons à la vie, à la norme, une telle chose n’aura jamais le droit d’exister. Nous avons la sensation, très bizarre en vérité, que cela n’était pas vraiment réel, qu’il est impossible que cela ait eu lieu, car c’était trop horrible. Les mariages ont lieu, nous allons au théâtre, nous célébrons ces fêtes et, tout à coup, tout cela revient de façon camouflée. La représentation théâtrale montre brutalement, de manière claire et vive, que ce qui s’est passé pouvait être vrai.
P. G. - Le théâtre dans le théâtre fonctionne donc comme dans Hamlet : il est une sorte de piège à rats, mais installé seulement à la fin, après les faits, quand nous allons au théâtre pour oublier, pour nous reposer et nous réjouir. Et ce théâtre, dont les cours blasées attendent une distraction, devient piège. (3)

K. W. – Quand j’ai terminé Le Songe d’une nuit d’été, j’ai pensé que ce n’était pas un scénario pour un théâtre mais pour un night-club. Des histoires de darkroom et même de zoophilie. Bien sûr que ce n’est pas le désir mais la passion dans toute sa complexité et dans toute sa nature horrible. Une femme de quarante ans trahit et est trahie ; elle traverse une crise dans sa relation avec un homme et entre dans le fantasme d’une liaison avec un animal. Je ne voulais pas traiter cet événement comme un jeu spectaculaire. Je voulais comprendre de quoi il s’agissait au juste dans cette histoire banale. Peut-être y a-t-il dans le public des femmes qui, aujourd’hui magnifiquement parfumées, ont eu un jour les mêmes envies que Titania ? Car en ce qui concerne les hommes, cela est certain. Je ne sais pas si Shakespeare voulait peindre ainsi la totalité de la nature humaine, si c’était l’époque la plus folle de sa vie où la passion a été pour lui la plus forte. Je voulais comprendre précisément d’où cela venait. Alors Le Songe d’une nuit d’été m’est apparu comme un horrible scénario de film érotique où nous savons d’emblée que l’un des participants à l’orgie sera vraiment tué. Ils le savent tous mais ils y participent quand même. Sans la passion humaine, il y a de la place pour quelque chose de ce genre. Sa pose donc la question suivante : lorsque nous en parlons devons-nous nous en moquer ou le prendre totalement au sérieux ?
P. G. – En général, le théâtre en rit. Une petite comédie sur une femme amoureuse d’un âne est sans doute plus facile à avaler. (4)

P. G. – Pourquoi Shakespeare dans Le Songe d’une nuit d’été a-t-il enveloppé l’intrigue des quatre jeunes amants dans deux réalités : d’un côté celle du théâtre des artisans et de l’autre celle du monde mythologique ?
K. W. – Quand j’ai monté le spectacle, j’ai essayé de rapprocher le plus possible ces deux mondes, le mode mythique surtout, avec la nuit des amants. Car la mythologie n’est pas mythique pour moi mais la réponse à la question : qui sont les héros de cet amour ? Je les ai vus comme des personnages des photos de Nan Golding ; qui se traînent dans les bars à la recherche de l’amour. Ils draguent, se piquent avec des drogues, tentent de trouver l’amour, le sexe sous une forme quelconque, soit avec un animal, soit dans une orgie, n’importe comment. Le monde mythologique n’est qu’une suggestion de ce qui peut arriver, jusqu’où on peut aller. Shakespeare n’a pas montré ce monde directement. Pour moi toute cette sphère mythologique fantastique doit être ramenée à la réalité de New York, à celle des centaines de photos de Nan Golding et parmi elles son autoportrait après un rapport sexuel avec l’être aimé : couverte de bleus, battue par l’amour de sa vie. (5)

P. G. – Les conventions étaient d’une certaine manière une facilité pour Shakespeare, un alibi permettant de dévoiler et de perturber l’intimité des héros dont, un monde réel, surtout celui de l’époque, il n’était pas possible de parler.
K. W. – Quelque chose de ce genre apparaît dans l’épilogue du Le Songe d’une nuit d’étéShakespeare dit : « Excusez-moi, ce n’est pas moi qui suis vulgaire, mais le rêve, qui nous dépasse et nous échappe. » Cet épilogue est très pervers. (6)

Krzysztof Warlikowski, Théâtre écorché, Arles, Ed. Actes Sud-La Monnaie De Munt, série "Le Temps du théâtre", dirigée par G. Banu et C. David, 2007, (1) p.113-114, (2) p.114-115, (3) p.116-117, (4) p.119, (5) p.121-122, (6) p.122.

 
 
Retour page précédente