Un ennemi du peuple

" De toutes façons je ne pourrais jamais être d’un parti qui aurait la majorité pour lui.
Björnson dit : “ La majorité a toujours raison.”
Un politicien d’esprit pratique doit s’exprimer ainsi. Mais moi, je dis : “ La minorité a toujours raison.”
Je pense à cette minorité qui marche en avant, laissant derrière elle la majorité.
J’estime que celui-là a raison qui est plus près d’être en intelligence avec l’avenir.”

Henrik Ibsen
Lettre à G. Brandès, 3 janvier 1882

Médecin d’une station thermale récemment créée et administrée par son frère Peter Stockmann, maire de la ville, le docteur jouit d’une situation confortable, lui permettant de faire vivre sa famille, une fille institutrice et deux jeunes garçons. Il découvre pourtant que les eaux, provenant d’une alimentation située trop bas, sont empoisonnées par les marécages pestilentiels de la vallée. Enthousiasmé par sa découverte salutaire, il prétend publier les faits qui ruineront momentanément la station. Eclate alors un conflit entre l’intérêt public et une prospérité locale aléatoire. Politiciens, journalistes, notables suivis par une foule, se liguent contre le médecin dont l’éloquence enflammée déborde l’événement et fait le procès de la civilisation moderne et de l’universel mensonge.
D’une réunion publique, où il a voulu faire crier la vérité, Stockmann sort condamné comme « ennemi du peuple ». Abandonné et ruiné, il envisage un départ pour l’Amérique, puis, subissant les pressions d’odieux chantages, il se ravise et demeure au pays. Plus décidé que jamais à combattre le mensonge, et seul, dressé contre les chefs de parti et la « majorité compacte », il fera, dit-il, de ses fils des hommes libres.

« L’homme le plus fort du monde est celui qui est le plus seul.» Il semble bien que la découverte faite par le docteur Stockmann à la fin de la comédie ait été, pour Ibsen lui-même, une découverte toute récente. Peu importe qu’il ait ainsi refait, pour son compte, une découverte fort ancienne. Qu’il s’agisse de la force qu’on puise dans le fait de l’isolement, de la fluctuation ou de la relativité des vérités, ou de la tyrannie des majorités, on peut trouver nombre d’auteurs qui ont donné à ces idées des formes saisissantes, et parmi eux des auteurs qu’il connaissait, tels Holberg, Schiller ou Storen Kierkegaard, ce qu’il me parait plus intéressant de constater, c’est à quel point : "Un ennemi du peuple" est résulté de l’expérience personnelle d’Ibsen, et de sa nature intime [....]

" La vie là-haut [en Norvège] avait quelque chose d’indescriptiblement ennuyeux, l’ennui diluait l’esprit, rongeait la volonté, détruisait le talent. (...)
Dans ces pays-ci [l ’Allemagne, l’Italie], je n’ai peur de rien.
Chez moi, j’étais pris de peur, quand je me sentais entouré de cette foule moutonnière, il me semblait qu’ils me ricanaient méchamment dans le dos.
"

Henrik Ibsen

Le 29 mars 1898, le Théâtre de l’Œuvre (Lugné-Poe) avait repris Un ennemi du peuple d’Ibsen en pleine affaire Dreyfus et le public avait acclamé Zola à travers le héros de la pièce.

Editions récentes :
- Les douze dernières pièces Tome II : Un ennemi du peuple. Le Canard sauvage. Rosmersholm, Imprimerie Nationale, Collection Le spectateur Français, 1991, 416 p.
Editions anciennes :
- Les Revenants. Drame de famille en trois actes. Un ennemi du peuple. Paris, La Renaissance du Livre, s.d., plaquette in-8 brochée, 74 p.
- Oeuvres complètes, Les Revenants (1881) Un ennemi du peuple (1882), Tome XII, traduites par P.G. La Chesnais, 1932, Plon, Paris.

La couverture d’Un ennemi du peuple (édition de 1920), oeuvre que Palante aimait tout particulièrement.

Palante appréciait beaucoup l’oeuvre d’Ibsen. Il le cite à de très nombreuses reprises dans ses différents livres. Voici ce qu’il écrivait dans Pessimisme et Individualisme : Ibsen est, lui aussi, irrationaliste dans une large mesure : et cet irrationalisme n’aboutit chez lui ni au pessimisme, ni à l’individualisme social ou antisocial. - Le drame ibsénien est dominé par le sentiment de l’incertitude de nos aspirations et de nos destinées, par l’idée de l’aléa inclus dans toute notre vie, dans toutes nos entreprises, dans toute notre pensée et notre action. La volonté et la raison humaine s’efforcent de s’orienter dans un monde plein de forces obscures et inconnues. Solness le Constructeur symbolise l’énergie humaine aux prises avec ces forces mystérieuses. On y trouve l’idée d’une sorcellerie éparse dans l’univers, cachée jusqu’en nous-mêmes et dont nous sommes rarement les maîtres, le plus souvent les jouets : " Voyez-vous, Hilde, il y a de la sorcellerie en vous tout comme en moi. C’est cette sorcellerie qui fait agir les puissances du dehors. Et il faut s’y prêter. Qu’on le veuille ou non, il le faut... Si seulement on savait toujours de quels démons on dépend ! Il serait alors plus facile de s’arranger (1). " Le domaine de l’inconnu, de l’inaccessible, de l’impossible nous étreint de toutes parts. Les âmes fortes pourtant ne se découragent pas. " Ne croyez-vous pas comme moi, Hilde, qu’il y a certains élus, certains hommes à part qui ont reçu la grâce, la faculté, le pouvoir de souhaiter une chose, de la désirer, de la vouloir... avec tant d’âpreté, si impitoyablement - qu’à la fin ils l’obtiennent ? Le croyez-vous ?.. Ces puissants effets, on ne les obtient pas seul. Oh ! non... Pour y arriver il faut avoir des aides, des serviteurs. Ceux-ci ne se présentent pas d’eux-mêmes. Il faut les appeler avec persistance pour qu’ils arrivent. Les appeler en pensée, vous comprenez... Qui les a appelés, ces aides, ces serviteurs ? Moi ! c’est à ma volonté qu’ils sont venus se soumettre. Voilà ce qu’on appelle avoir de la chance. Eh bien ! je vais vous dire ce qu’on ressent quand on la possède, cette chance. C’est comme si on avait là, sur la poitrine, une plaie vive. Et les aides, les serviteurs vont coupant des morceaux de peau à d’autres hommes pour les greffer sur cette plaie. Mais la plaie ne guérit pas. Jamais... jamais ! ". - Les protagonistes du théâtre d’Ibsen, Solness, Peer Gynt, Brandt, Stockmann, entament la lutte contre le Destin avec des chances diverses. Mais aucun d’eux ne sort vainqueur. Moins heureux que le héros goethien, Faust, aucun d’eux n’arrive à vaincre l’inéluctable, à dompter l’impossible. - Toutefois Ibsen n’est pas pessimiste. Il aboutit, comme Goethe, à la glorification de l’action courageuse et intelligente. Ibsen, d’ailleurs, ne dissocie pas plus que Goethe l’action individuelle de l’action sociale, il ne conclut pas à l’isolement asocial ou antisocial. Le surhomme ibsénien n’est ni un aristocrate meurtri, réfugié dans la forteresse de son moi, ni un révolté contre l’institution sociale. Le mot de l’Ennemi du peuple : " L’homme le plus puissant est celui qui est le plus seul " ne doit pas faire illusion. Stockmann s’isole de sa petite ville ; mais il ne s’isole pas de cette société supérieure que représentent pour lui les médecins et les savants qui ont été ses maîtres et qui restent ses inspirateurs. Stockmann n’est pas seul ; il a avec lui les siens ; il a sa foi dans son idéal scientifique et social ; il ne s’élève contre les habitants de sa petite ville que parce qu’il oppose à leur solidarité étroite et égoïste un idéal de sociabilité supérieure. Ibsen croit donc qu’on peut bien s’isoler de son groupe ; mais non de tout groupe, de toute société, réelle ou idéale.

NOTES
(1) Solness le Constructeur, acte II.

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