La Polonaise d'Oginski

(1994)

de Nicolaï Kolyada (1911-1983)

L'hiver, dans un appartement moscovite aux signes d'une richesse passée  ; là vivent quatre domestiques de l'ancien ambassadeur tué dans un attentat alors qu'il était en Afghanistan.
Émigrée en Amérique et jetée dans la prostitution par un secrétaire adjoint du Parti de l'Ambassade, sa fille, Tania revient à Moscou après 10 ans d'absence, accompagnée de David, l'ami américain, mi-homme, mi-femme. Droguée, malade, elle vit dans son imaginaire, à la recherche de son enfance perdue. Elle découvre que ce passé est condamné à disparaître de même que la classe sociale que ses parents représentaient. Comme dans
La Cerisaie, les domestiques sont devenus les maîtres. Ils ont vendu ses meubles pour survivre et l'ont enterrée au cimetière. Le monde de son enfance n'existe plus. Dima, son amour de petite fille, est devenu un vagabond blessé qui joue au violon les dix premières mesures de la Polonaise d'Oguinski dans un souterrain du métro.

Le personnage central est une femme, Tania, qui, ayant été prise dans un réseau de prostitution et de trafic de drogue et ayant vécu aux Etats-Unis, revient à Moscou. C'est une de ces filles de l'Est qu'on a embarquées dans la prostitution. Elle essaie de reconstituer son passé à travers des souvenirs et face à une réalité qu'elle ne peut supporter. Elle se réfugie dans la douceur et s'envole vers la lumière de la maison natale. Elle n'est déjà plus une mouette mais une oie sauvage, témoin de passage entre le ciel et la terre, le corps et l'esprit. L'histoire individuelle de Tania se mêle à l'histoire collective du peuple russe. Il y a là un double regard sur l'Amérique et la Russie. Ces deux mythes s'entrechoquent mais si l'Amérique évoque, pour les russes, l'argent, la réussite, le pouvoir, la Russie renvoie à quelque chose de plus démuni, de plus archaïque, mélange de bonté et de brutalité. Le texte fait surgir une menace du modèle occidental sur la société russe. Beaucoup d'histoires parallèles se racontent de manière contradictoire. Les personnages se blottissent souvent au bord de l'abîme mais balancent leurs jambes en rêvant d'un ailleurs. Il y a, notamment, un beau personnage de jardinier devenu projectionniste. Il incarne l'idiot, le saint, celui qui est toujours sauvé chez Dostoïevski et Boulgakov. Kolyada place ce personnage dans une Russie d'aujourd'hui mais dans une extraordinaire continuité avec une figure ancienne, symbolique et porteuse de paroles. D'une façon générale, ses personnages sont grossiers, drôles et métaphysiques. Il utilise des phrases de Tchekhov, Tennessee Williams qu'il mélange avec l'argot des taulards et des gens de la rue. Il les brasse aussi avec des comptines et avec tout ce qui a fondé la littérature russe : Pouchkine, Lermontov, (dans ce pays, tout le monde connaît la poésie). Il crée un tissu verbal fait de tous ces éléments, comme si le renouveau de la dramaturgie russe passait par là.
Chez Kolyada, la nature envahit tous les espaces, avec des palmiers, des lilas, des oies sauvages. On pense à la forêt chez Tarkovski. Elle symbolise l'évasion et donne aux personnages la force de survivre.

Kolyada montre des gens qui sont dans la marge, qui sont en équilibre sur une sorte de radeau de la Méduse. Il parle d'aujourd'hui dans un contexte éclaté, passe d'une chose à l'autre, sans aucune restriction. Il n'est pas unitaire mais partisan du patchwork, plus excessif, plus contradictoire. Il travaille sur les clichés, monte et démonte les mécanismes de l'illusion théâtrale. Il se joue autant des archaïsmes que des figures modernes. Il est assez disparate dans ses influences. Par rapport à Alexandre Galine, il est plus complexe avec ses différents plans de langage. Il y a beaucoup de trompe-l'œil. C'est un roi du trompe-l'œil  !

Lisa Wurmser