La Cerisaie (1903)
d'Anton P. Tchekhov (1860-1904) |
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La Cerisaie de A. P. Tchekhov La Cerisaie, de A. P. Tchekhov mis en scène par Jean-Louis Barrault, 1954 La Cerisaie de A. P. Tchekhov La Cerisaie de A. P. Tchekhov La Cerisaie, de A. P. Tchekhov mis en scène par Efros, 1975 La Cerisaie de A. P. Tchekhov La Cerisaie, de A. P. Tchekhov mis en scène par Peter Brook, 1981 La Cerisaie de A. P. Tchekhov La Cerisaie de A. P. Tchekhov La Cerisaie de A. P. Tchekhov La Cerisaie, de A. P. Tchekhov mis en scène par Stéphane Braunschweig, 1992 La Cerisaie de A. P. Tchekhov La Cerisaie de A. P. Tchekhov La Cerisaie, de A. P. Tchekhov mis en scène par Alain Françon, 1998 |
Je n'ai pas connu l'époque du servage, je ne l'ai pas vécue, mais je me rappelle en avoir ressenti l'atmosphère lorsque j'allais chez la tante Anna. Dès l'entrée, on avait l'impression que l'ancien ordre des choses s'était ici perpétué. la maison n'était pas spécialement grande, mais ancienne, solide, entourée d'osiers et de bouleaux centenaires. Il y avait de nombreuses dépendances, coiffées de chaume, assez basses mais bien bâties, comme moulées dans leurs poutres de chêne sombres. L'office tranchait sur l'ensemble par sa taille ou plutot par sa longueur ; c'est de ce bâtiment tout noirci que l'on voyait émerger les derniers survivants de la classes des serfs : des vieux et des vieilles d'un autre temps, un cuisinier décrépti, retiré du service, qui ressemblait à un Don quichotte. Dès que l'on arrivait dans la cour, ils se mettaient tous au garde-à-vous et saluaient bien ba. Le cocher grisonnant qui sortait de la remise pour prendre le cheval se découvrit tout de suite et traversait la cour tête nue. C'était autrefois le postillon de ma tante, maintenant il la conduisait à la messe, l'hiver dans un gros carrosse monté sur patins, l'été dans une bonne vieille télègue bardée de fer semblable à celles qu'utilisent les popes. Le jardin à moitié sauvage de ma tante était connu pour ses rossignols, ses tourterelles et ses pommes ; quant à la maison, on la remarquait surtout pour son toit. Située au fond de la cour, elle empiétait quasiment sur le jardin, blotties sous les tilleuls qui l'étreignaient de leurs branches ; tout en étant plutôt petite et trapue, elle paraisait construite pour l'éternité grâce au solide aplomb que lui donnait son mangifique toit de chaume, un toit d'une envergure et d'une épaisseur exceptionnelles, noiric et durci par le temps. La façade côté our, avec ses vitres nacrées de soleil et de pluie, me faisait toujours penser à un être vivant, à un vieux visage levant ses orbites sous un énorme chapeau. De chaque côté de ces yeux, se présentaient deux vieux perrons à colonnades. Des pigeons repus trouvaient toujours refuge sur leur fronton tandis que des nuées de moineaux s'éparpillaient d'un auvent à l'autre... Pour l'hôte de passage, qu'il était douc de séjourner dans ce nid sous le ciel d'automne turquoise ! Ivan Bounine, Les Pommes Antonov, Paris, Editions des Syrtes, 2001, p.26-27 |