Oncle Vania

(1897-1899)

d'Anton P. Tchekhov (1860-1904)

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Les personnages sont au nombre de cinq : le vieux professeur Sérébriakov, sa jeune épouse Elena, sa fille Sonia (née d’un premier mariage, elle est à peu près du même âge qu’Elena), Ivan Voïnitski, dit Oncle Vania, le médecin Astrov, et enfin Téléguine, propriétaire terrien ruiné, probablement à la suite des réformes de 1861. Chacun de ces personnages a sa propre conception du bonheur, et aspire à être heureux.

Alexandre Vladimirovitch Sérébriakov
Ce professeur à la retraite a cherché le bonheur, ou plutôt la réalisation de soi, dans le travail et la notoriété universitaire - ce qui, compte tenu de la situation des universités dans la Russie des années 1830-1890, suppose une bonne dose de soumission au pouvoir... Portrait violemment satirique du bonhomme, dans la bouche de Vania, p. 17
C’est un vieil enfant gâté, geignard et hypocondriaque, qui exige que chacun s’occupe de lui... Vivant dans l’oisiveté, il contamine tout autour de lui par son mal de vivre. Ironie suprême de son adieu : "Il faut agir et faire" ; lui qui n’a jamais rien fait !...
Il concentre sur sa personne plusieurs types théâtraux : le "senex" de la comédie latine qui a épousé une femme beaucoup plus jeune que lui (il a entre 65 et 70 ans, elle en a 27 !) ; le pédant, éloigné de la réalité, qui croit avoir accompli une œuvre importante, alors qu’il n’a écrit que des fadaises, et qu’il reste un parfait inconnu !
En retraite, il se sent exilé à la campagne, et regrette le temps de sa gloire ; incapable d’aimer, il tyrannise son entourage, et ne semble même pas profiter de la beauté d’Elena : il ne l’aime visiblement pas, et la traite comme une simple infirmière...

Éléna Andréevna
Jeune épouse du vieux professeur Sérébriakov, elle n’a que 27 ans. Elle affirme avoir épousé son mari par amour, non par intérêt, mais elle ne l’aime plus ; Vania et Astrov sont amoureux d’elle.
Elle s’ennuie : "je meurs d’ennui, je ne sais pas quoi faire" mais elle refuse de s’occuper du domaine comme le lui propose Sonia ; elle n’aime personne, et en particulier son vieux mari, à l’égard de qui elle a une attitude presque maternelle. Elle serait prête à tomber amoureuse d’Astrov - par ennui - mais elle recule, par souci des convenances. Petite bourgeoise soumise aux conventions, elle se définit par le mot "paresse".

Sofia Alexandrovna (Sonia)
Avec Vania, elle gère le domaine campagnard de son père Sérébriakov. Une vie sacrifiée, sans relations, sans amour, toute entière vouée au travail. Elle n’est pas belle, contrairement à Elena, mais elle est sensible, pure, pleine de qualités. Elle doit avoir une vingtaine d’années.
Elle aime sans espoir le docteur Astrov, qui ne la remarque pas.
Elle est l’une des seules à se préoccuper des autres, à consoler, à se montrer généreuse ; elle est aussi la seule à résister à la torpeur qui s’est emparée de la maison à l’arrivée de Sérébriakov et d’Elena, et à laquelle même Vania a succombé.
Contre toute espérance, elle s’efforce de continuer à espérer : c’est le sens de sa dernière tirade. Croit-elle réellement ce qu’elle dit, ou s’efforce-t-elle simplement de consoler Vania et d’oublier elle-même son échec amoureux et sa solitude ? Même empli de mots d’espoirs, ce "lamento" a des accents désespérés. Il n’y aura de "repos" et de bonheur que dans un au-delà auquel
Tchekhov ne croit pas !

Ivan Pétrovitch Voïnitski (Oncle Vania)
47 ans ; il gère le domaine foncier de son ex-beau-frère, Sérébriakov, avec l’aide de la fille de celui-ci, Sonia. Une vie gâchée également ; il aime en vain Elena, et hait son vieux mari.
Il a tout sacrifié pour Sérébriakov : il a géré le domaine contre un salaire de misère, a contribué à payer les dettes, et a même aidé son beau-frère dans son œuvre, en traduisant des textes avec Sonia, le tout sans obtenir la moindre reconnaissance. C’est pourquoi, quand Sérébriakov parle de vendre le domaine, il explose et tente de le tuer.
C’est un homme élégant (il porte une "cravate de dandy"), cultivé (il cite du latin, évoque Dostoïevski et Schopenhauer) ; mais il a complètement manqué sa vie : jadis "homme phare", il a perdu toutes ses convictions ; sans doute attiré par Elena dès leur première rencontre - mais non suffisamment amoureux - il ne s’est pas déclaré et l’a laissée épouser Sérébriakov ; et il est incapable de la séduire. Intelligent et sensible, il ne réussit même pas sa sortie : le meurtre raté de Sérébriakov tourne au ridicule le plus total, et la tentation du suicide au puéril caprice.
Il ne lui reste finalement que l’alcool, l’ennui, et le travail sans perspective ni espoir...

Mikhaïl Lvovitch Astrov
Médecin (et donc proche de Tchékhov lui-même) ; désabusé et plus ou moins alcoolique, il se dévoue sans trop y croire pour ses malades. Une vie assez vide : "côté cœur, je ne sais pas, ça s’est mis en veilleuse. Rien ne me dit, je n’ai besoin de rien, je n’aime personne..."
37 ans environ, et la passion des forêts : il travaille pour l’humanité future, comme Tchékhov lui-même. Il est effrayé de la dégénérescence de la nature, que n’accompagne en Russie aucun progrès social : il a les préoccupations de Tchékhov lui-même, dont il est le porte-parole. Cf. p. 63-65. Il est l’un des seuls personnages, avec Sonia, qui n’ait pas pour unique préoccupation sa propre personne ! Cette passion "écologiste", qui en fait un visionnaire et un précurseur, est vécue par ses proches comme une lubie sans intérêt. Sonia ne s’y intéresse que par amour, et Elena ne cache pas son ennui...
Peut-être d’ailleurs ne faut-il pas prendre trop au sérieux son idéologie "écologiste" : cela ne peut qu’évoquer la philosophie passéiste d’un Tolstoï, qui a longtemps séduit Tchekhov, mais dont il s’est détaché au moment où il écrit Oncle Vania : ainsi, il fait dire à Astrov :
"J’aime la forêt - c’est étrange ; je ne mange pas de viande - ça aussi, c’est étrange".
Mais en 1894, il avait écrit à son ami Souvorine : "Quant à la philosophie tolstoïenne, elle m’a touché profondément, j’ai été subjugué par elle pendant dix-sept ans environ... Mais maintenant, quelque chose en moi proteste ; le raisonnement et le sens de la justice me disent que dans l’électricité et dans la vapeur il y a plus d’amour du prochain que dans la chasteté et le refus de manger de la viande."
Astrov est donc l’image d’une philosophie, idéaliste et passéiste, que Tchekhov récuse.
En revanche, il ne se préoccupe nullement de Sonia... et il désire Elena. Seul ami de Vania, il s’en sépare à cause de sa rivalité avec lui à cause d’Elena... et pourtant, il la quitte sans regret. Contrairement à Vania, il n’éprouvait pour elle qu’un désir physique, sans la moindre sentimentalité.
Alcoolique, mais lucide, il sait que la vodka est le seul moyen de rendre sa vie supportable.

Ilia Ilitch Téléguine, dit "La Gaufre"
Propriétaire foncier ruiné, parrain de Sonia, et qui vit au domaine. C’est le type même de l’imbécile heureux, en constant décalage avec le réel.
Pourtant, son existence à lui aussi fut terrible : affligé d’un physique peu séduisant, le visage criblé de marques de petite vérole (d’où son surnom), abandonné par sa femme le jour même des noces, il a pourvu à l’existence de cette dernière et des enfants qu’elle a eus d’un autre... et il se retrouve parfaitement seul.
Incapable de faire autre chose que manger, boire, chanter et jouer de la guitare, il est l’incarnation même d’une vie parfaitement creuse et inutile.

Marina, la nourrice
Elle représente "l’âme russe" : passive, elle rejette tout changement dans l’ordre des choses (les bouleversements apportés par les citadins l’ont exaspérée et scandalisée), et elle ne prend rien au sérieux : "ils vont crier, les jars, et puis se taire". Toute sa sagesse, et tout son bonheur tiennent dans l’acceptation fataliste, résignée, de ce qui est.


Espia a una mujer que se mata adapté de A. P. Tchekhov
mis en scène par Daniel Veronese,
2001

Oncle Vania de A. P. Tchekhov
mis en scène par Lev Dodine,
2003

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